In Jeune Afrique, n°1927 du
9 au 15 décembre 1997
DES
NOIRS DANS LES CAMPS DE LA MORT. Pendant la seconde guerre mondiale, des milliers d’Africains et d’Antillais furent déportés par les nazis. Un documentaire du journaliste ivoirien Serge Bilé s’efforce de lever cette chape d’oubli. Après
seize ans d’enquête et de procédures, le procès de Maurice Papon, l’un des
derniers collaborateurs du régime de Vichy dont on examine la responsabilité
dans la déportation à Auschwitz de 1690 Juifs bordelais entre le 20 Juin 1942
et le 13 Mai 1944, s’est enfin ouvert, le 6 octobre. Les jurés s’efforcent de
statuer sur l’accusation de crimes contre l’humanité portée contre l’ancien
secrétaire général de la préfecture de la Gironde. Le prévenu, âgé de 87 ans,
risque la réclusion à perpétuité. Bien entendu, le procès ne nous apprendra
sans doute pas grand chose que nous ne sachions déjà. Son intérêt réside
essentiellement dans le fait que les français aient enfin entrepris cet
indispensable travail de reconstruction de leur mémoire collective. Pourtant,
le procès achevé et le linge sale lavé entre Français, le dossier risque de
se refermer définitivement sans qu’à aucun moment le sort des Noirs impliqués
dans cette tragédie ait été évoqué. Soldats, résistants, déportés dans les
camps de concentration en Allemagne ou prisonniers de guerre dans les stalags
de la zone occupée, de nombreux Africains et Antillais ont pourtant donné
leur |
jeunesse
- et souvent leur vie – pour que la démocratie triomphe en Europe. Mais de
ces victimes-là, il n’est jamais question. Les
« tirailleurs sénégalais » sont oubliés de la plupart des manuels
scolaires. Ils ont pourtant participé aussi bien à la campagne de France
(1940) qu’aux débarquements d’Italie (1943) et de Provence (1944), sans
parler des maquis… Les historiens ne leur accordent pas davantage d’intérêt
comme en témoignent les trop rares ouvrages qui leur sont consacrés. Même
amnésie de la part des gouvernements français d’après-guerre qui ne
réajustèrent les pensions des anciens combattants d’Afrique noire qu’avec
lenteur et parcimonie et bloquèrent leur montant à la date des indépendances.
Enfin, l ‘épopée de ces valeureux soldats au service de la puissance
coloniale n’a guère laissé de trace dans la mémoire collective africaine. De
temps à autre, on écrit une chanson rappelant leurs exploits, on en invite
quelques uns à une cérémonie commémorative… Ils sont vieux, dispersés aux
quatre coins du monde et ne disposent d’aucun lobby pour défendre leurs intérêts. Ils
disparaissent les uns après les autres sans que justice leur ait été rendue. C’est
cette chape d’oubli que le journaliste Serge Bilé a entrepris de lever, en
collectant – en Allemagne, en France et au Sénégal – les témoignages des
survivants pour en faire un film en 1995. Les premiers Noirs déportés dans les camps étaient… allemands. Leurs parents, ressortissants des possessions africaines du Reich, avaient immigré au siècle dernier. Husen était du nombre. Soldat dans l’armée coloniale au Tanganyika, |
ses
faits d’arme lui valurent une décoration. Venu à Berlin pour y exercer la fonction de lecteur en swahili, il s’y
maria et fonda une famille. D’autres
(leur nombre est estimé à huit cent environ) étaient nés d’unions contractées
par des « tirailleurs sénégalais » avec des autochtones lors de
l’occupation de la Rhénanie par l’armée française après la seconde guerre
mondiale. Après l ‘arrivée de Hitler au
pouvoir, les lois de Nuremberg
–qui visaient autant les Noirs que les Juifs, quoique les premiers fussent
infiniment moins nombreux – interdirent les mariages mixtes au nom de la
préservation de la pureté de la race aryenne. Husen avait eu un enfant d’une
maîtresse allemande et crut de son devoir de déclarer cette naissance. Arrêté,
jugé, il fut déporté au camp d’Oranienburg-Sachsenhausen, ouvert dès 1933. Il
n’en revint jamais. Erika
N’Gando, une jeune Camerounaise, avait à peine 35 ans lorsqu’elle fut
déportée à Ravensbruck. Renée
Hautecoeur, arrivée au camp en février 1944, partagea quelques mois de sa
captivité et se souvient d’une jeune femme totalement traumatisée, qui ne
cessait de répéter : « J’ai froid, j’ai froid ». Entassées
dans des baraques, sans chauffage, sous-alimentées, les détenues de
Ravensbruck étaient soumises à de nombreuses humiliations et à des travaux
pénibles, tels que pousser d’immenses roues en pierre pour écraser du
mâchefer. Ses camarades avaient surnommé Erika « Blanchette ». |
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Entassées
dans des baraques, sans chauffage, sous-alimentées, les détenues de
Ravensbruck étaient soumises à de nombreuses humiliations et à des travaux
pénibles, tels que pousser d’immenses roues en pierre pour écraser du
mâchefer. Ses camarades avaient surnommé Erika « Blanchette ». Un
petit nom familier qui n’était nullement destiné à se moquer d’elle, mais au
contraire à l’intégrer au groupe car la solidarité entre les femmes était
plus forte que tout, raconte Renée Hautecoeur. D’autres
Noirs, certains originaires des colonies européennes en Afrique, d’autres des
Antilles, ont connu la déportation. Carlos Grevkey, originaire de Fernando
Po, en Guinée équatoriale, avait vécu à Barcelone. Au moment de la guerre
d’Espagne, sa famille quitta la Catalogne et se réfugia en France, comme
nombre de républicains espagnols, d’anti-fascistes italiens ou d’Allemands
anti-hitlériens. Quel
fut son itinéraire avant sa déportation à Mautthausen ? Selon les
témoignages de survivants espagnols, l’officier SS commandant le camp
l’employait comme groom et l’avait affublé d’une livrée. Par la suite, Carlos
tomba en disgrâce et seule la solidarité des autres déportés espagnols lui
permirent de survivre aux mauvais traitements. L’un d’entre eux, qui
travaillait au laboratoire du camp, parvint à sauver la photo (ci-dessus) que
ses tortionnaires avaient prise de
lui. Pour pouvoir témoigner, lorsque le cauchemar prendrait
fin…Le chanteur John William a accepté de |
L’équato-Guinéen Carlos Grevkey à Mauthausen.
L’officier SS commandant le camp en avait fait son groom. parler devant prendrait fin…Le chanteur
John William a accepté de parler devant la caméra de Serge Bilé. Une
évocation douloureuse. Fils d’une Ivoirienne de Grand-Bassam et d’un
Français, il passa son adolescence en France. En Avril 1944, il fut accusé
d’un sabotage dans l’usine de Montluçon où il était ouvrier, et déporté au
camp de Neuengamme, près de Hambourg. Il avait 22 ans. Employé comme
mécanicien de précision, il stupéfie ses geôliers par la couleur de sa peau
(ils la touchaient fréquemment pour voir si elle ne déteignait pas) mais
aussi et surtout par ses compétences. Comment
le représentant d’une race « inférieure » parvenait-il à lire un
plan et à assimiler sans difficultés des données techniques, complexes ?
Il fait face aux privations, aux conditions de travail extrêmement dures, au
froid, avec une dizaine de camarades antillais et africains, et naturellement
avec de |
nombreux
métropolitains. Sans la totale solidarité qui existait entre
« Français », et surtout sans sa foi chrétienne, il n’aurait pas
survécu. Plus
rocambolesque, s’il ne s’était achevé tragiquement, fut le parcours de Jean Nicolas. Haïtien
résidant en Martinique, il était employé à l’hôpital de Fort-de-France.
Déporté sans les camps de la mort, d’abord à Buchenwald, puis à
Dora-Mittelbau, il multiplie les ruses pour tenter de survivre. Dans un
premier temps, il se fait appeler John Nicols et prétend être un aviateur
américain espérant ainsi être pris en considération par les SS. Grâce à son
aptitude pour les langues, il parvient rapidement à s’exprimer en allemand,
en russe et en polonais. Et comme il possède quelques connaissances
médicales, il est affecté à l’infirmerie où il sert à la fois d’interprète et
d’assistant. Il sauvera ainsi la vie à plusieurs déportés. Mais
les Allemands finissent par s’interroger. Qui est dons ce curieux personnage
polyglotte qui se prétend médecin américain ? N’est-ce pas un
espion ? Malgré ses stratagèmes, Jean Nicolas partage le lot commun de
ses camarades. Sa santé décline. Après la libération du camp, il est évacué
sur l’hôpital américain de Neuilly, les poumons ravagés par la tuberculose. Il
s’éteint le 4 septembre 1945 à l’hôpital Saint-Antoine à Paris, hanté par les
scènes d’horreur qu’il vient de vivre. La mode est, on le sait, aux excuses.
En France, en Allemagne, en Suisse, les autorités demandent pardon aux
survivants de l’Holocauste et à leurs familles. Mais Husen, Erika, Carlos,
John, Jean et beaucoup d’autres dont l’Histoire n’a pas livré le nom
n’ont-ils pas droit, eux aussi, à des excuses ? Catherine Akpo |